Née en 1957, Sylvie Lainé est Professeur en
sciences de l'information à l'Université Jean Moulin de Lyon.
Après une longue éclipse, cet espoir de la SF française
des années 80, qui avait publié de brillantes nouvelles, dont
Le Chemin de la rencontre (Prix Rosny aîné en 1986), est revenu
en force au début des années 2000. Après Définissez
: priorités, (Escales 2001, Fleuve Noir) et La Mirotte (Étoiles
Vives n° 9), Un signe de Setty (publié dans notre n° 24) donnait
le coup d'envoi d'une seconde carrière en décrochant, en 2003,
un second Prix Rosny aîné
Sylvie Lainé, qui a obtenu
le prix Alain Dorémieux en 2002, espère qu'un éditeur publiera
un jour le recueil de nouvelles quelle vient de terminer. Nous l'espérons
tous.
Le dauphin gras et luisant est
assis sur un des rochers affleurant à la surface. Du bout de sa nageoire
bifide, il fait le signe conventionnel des auto-stoppeurs -le signal des dauphins
en détresse.
Un candidat idéal au recrutement, et qui vient se proposer
spontanément... Une aubaine inattendue, que je ne vais pas dédaigner.
Je jette l'ancre à une cinquantaine de mètres et je l'attends,
mais il ne bouge pas. Il faut que je sorte le canot à moteur pour aller
le chercher.
Avant même de l'avoir rejoint, je peux voir que c'est
un beau spécimen musclé -quoique plutôt petit- et très
réussi. Nageoires supérieures articulées, aux extrémités
bien découpées. Mâchoire articulée latéralement
et remodelée pour faciliter l'élocution, queue surdéveloppée.
Il combine les améliorations génétiques les plus sophistiquées.
Un futur chef de chantier idéal, si son mental est à la hauteur
de son physique.
Mais de plus près, lorsque je ne suis plus qu'à
un mètre de lui, je vois la raideur de sa queue enflée, et son
rictus de douleur. Je m'approche encore et il me laisse le palper, dans une
position un peu acrobatique ; je suis penché au maximum sur la petite
embarcation dans laquelle s'engouffrent des paquets d'eau glacée si je
bouge trop. Sans doute une fracture caudale. La souffrance doit être aiguë,
il est à peine conscient. Je lui injecte un anesthésiant puissant
qui l'assomme. Je n'essaierai pas de le faire rouler sur le plat-bord, je suis
plutôt costaud mais je m'économise, je me contente de lui passer
une corde derrière les ailerons, et je le remorque jusqu'au bateau. Nous
y disposons de tous les treuils nécessaires pour hisser les recrues,
qui sont souvent en piteux état. Une fois à bord, je l'examine
en détail.
La fracture doit pouvoir se résorber assez facilement,
j'ai tout ce qu'il faut pour soigner une créature blessée - homme
ou dauphin. Une semaine d'immobilisation totale, et il n'y paraîtra plus.
Mais s'il ne m'avait pas rencontré, il n'aurait jamais survécu.
Le prix de la liberté... On est bien obligé de
la leur donner, la liberté. Parce qu'en captivité ils refusent
de se reproduire. C'est drôle, quand on y pense. On a inventé des
bestioles surdouées pour qu'elles nous aident à construire les
ports et tous ces machins flottants qui permettent de gagner de la surface sur
la mer : le niveau des eaux monte, inexorablement, et réduit notre espace
vital. Les dauphinsGM sont parfaits. Intelligents,
dociles, adroits. Mais ceux qui travaillent pour l'homme refusent de faire des
petits. Ils ne se reproduisent que loin de nous, là-bas dans l'océan.
Des beaux petits dauphins améliorés, adroits, de plus en plus
nombreux, grâce à leurs super-gènes dominants. Alors il
faut les laisser vivre en haute mer, sans trop nous approcher, et leurs troupeaux
se multiplient sereinement.
Quand on est en manque de main-d'uvre, on va en chercher
quelques-uns. On emmène les volontaires : ceux qui ont besoin de soins,
les malades et les blessés. On les remet sur pied, on les alimente en
opiacés pendant une petite semaine, et après on est tranquille
: ils ne peuvent plus s'en passer. Pour avoir leur dose régulière,
ils feraient n'importe quoi, y compris vous construire une ville sous globe
par cinquante mètres de profondeur... Il nous en faut toujours davantage.
Il y a de plus en plus de chantiers, et le boulot les use vite. Alors, recruteur
en haute mer, c'est un bon job, un peu solitaire mais pas mal payé. Et
puis finalement pas si solitaire qu'on pourrait le croire. D'abord nous, on
est deux, Josh et moi, et depuis un bout de temps. Et les dauphins, dans les
premiers jours, quand ils ne sont pas encore abrutis par la drogue et le boulot,
ont souvent des tas de trucs marrants à raconter. Surtout ceux de la
première ou de la deuxième génération : ceux qui
ont été élevés et éduqués dans les
Centres, ou leurs descendants directs. Les descendants de la troisième
ou quatrième génération ne maîtrisent pas aussi bien
notre langage.
J'ai hâte que mon passager se réveille. Ma passagère,
plutôt, car à bien y regarder c'est une femelle vigoureuse, et
à peine adulte. Dans la forme de ses nageoires et dans les traits fins
de son visage, il y a des petites innovations que je n'ai encore jamais vues,
et qui me font penser qu'il s'agit d'un tout nouveau spécimen fraîchement
sorti des usines génétiques.
Bon, personne n'ira y regarder de trop près. Là-bas
sur les chantiers ils s'en foutent pas mal, qu'elle ait déjà eu
le temps de faire des petits ou pas. Les dauphinsGM ne sont pas une espèce
en voie de disparition...
. . .
© Sylvie Lainé, 2005, inédit
Les yeux d'Elsa - Sylvie Lainé - Nouvelle
parue dans Galaxies 37