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Zone franche

Début de la nouvelle de
Philippe Heurtel
parue dans Hyperfuturs

Philippe Heurtel débute en science-fiction par un coup de maître. Prenant prétexte d'une intrigue policière d'ailleurs fort bien menée (Qui a tué le patron de GeniTic ?), l'auteur nous plonge au cœur d'un futur où les multinationales ont la main-mise sur des villes entières - on songe parfois à la thématique du Serge Lehman de la trilogie Faust. Mais Zone franche nous plonge au cœur d'un monde, peut-être pas si lointain, où les manipulations génétiques -toute morale oubliée- seraient le nouveau marché émergent.

«Nous abordons le périmètre-sécurité de Zone Franche. Veuillez télécharger à la douane vos certificats. »

Nicole Kepler releva la tête à l'annonce de l'intelligence pilotant l'optère. Non sans satisfaction : les rapports fédéraux sur GeniTic et sur la Zone, qu'elle compulsait depuis son départ de Bruxelles, n'avaient rien d'attrayant. La jeune femme clipsa son pad dans la broche dissimulée dans le velours bleu de son siège, laissant l'interface personnalisée de son appareil négocier les formalités d'arrivée.

La passagère unique de l'optère colla le nez au hublot. Le sommet des plus hautes tours de Zone Franche découpait dans l'horizon une dentelle d'acier qui tamisait la clarté maladive de l'aube. Sous les stabilisateurs de l'appareil, les hectares d'un damier chromatique défilaient rapidement : cultures vivrières transgéniques, plantations pharmaceutiques ou expérimentales. De grands bâtiments blancs aux toits recouverts de panneaux solaires surgissaient à intervalles réguliers comme une acné livide au cœur de la campagne. L'optère volait trop vite et trop haut pour que Nicole puisse en distinguer d'avantage. Mais d'après ce qu'elle venait de lire, les édifices devaient être des silos, ou abritaient des centres de supervision et des laboratoires de recherche.

Des optères en formation survolaient le secteur à basse altitude, pulvérisant au-dessus des champs une poudre argentée. D'autres appareils, armés à cause des menaces écoterroristes, patrouillaient un peu plus haut.

Sans transition, la campagne céda successivement la place aux usines, aux quartiers résidentiels puis au centre ville. Au fil des années, Zone Franche avait tissé des liens symbiotiques avec GeniTic. La ville, vaste zone industrielle dédiée à la transnationale, n'en abritait pas le siège social : elle était le siège social.

« Autorisations accordées. Bienvenue à Zone Franche, madame Kepler. L'atterrissage aura lieu dans quatre minutes. La compagnie Europt'Air vous souhaite un agréable séjour. »

L'enquêtrice fédérale raccrocha son pad à sa ceinture. La transaction n'avait duré qu'une minute. En temps normal, outre la patience nécessaire pour franchir les contrôles, il était préférable de disposer de quelques atouts supplémentaires : un motif professionnel, l'invitation d'un habitant, un eurocompte bien garni.

Ou bien un mandat fédéral, lorsqu'un délit tombait sous le coup du troisième amendement des lois Cartman. Votées dix ans auparavant, les lois portant le nom du député européen qui les avait soutenues autorisaient la gestion d'agglomérations en situation de faillite par des entreprises privées, comme cette ville par la suite surnommée Zone Franche. Prenant modèle sur les chartes américaines qui avaient redressé New York et Los Angeles, les lois Cartman avaient doté ces villes franches d'un appareil législatif local. Depuis, les relations entre la Fédération et les enclaves de plus en plus indépendantes étaient demeurées tendues.

Nicole essaya de deviner sur quel building aurait lieu l'atterrissage désormais imminent. La lumière sanguine du soleil levant enveloppait les tours de verre d'ombres rasantes qui s'étendaient sur toute la partie ouest de la ville. Soudain, l'optère vira de bord et entama sa descente au cœur du labyrinthe en direction d'un hologramme géant : une double hélice d'ADN, stylisée, repliée en ruban de Moebius. L'appareil se posa en silence sur le toit de la tour arborant le logo de GeniTic.

...

Inédit, © 2000 Philippe Heurtel

 

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