Editorial -

Galaxies N° 9

Galaxies N° 9 9

Je possède un lourd handicap, de celui qui vous amène à vitupérer intérieurement cet imbécile qui vous refuse le passage quand vous butez sur un miroir : je ne suis pas physionomiste. Alors, quand ce petit homme en béret, aux allures de retraité tranquille, qui depuis un moment déjà s’attardait sur le stand Galaxies, m’a demandé benoitement comment on faisait pour figurer dans Géante rouge, et que je lui ai demandé s’il écrivait, m’a répondu : je suis Michel Jeury, j’ai regretté une fois de plus qu’il n’existe pas de canne blanche pour ceux qui se trouvent dans mon cas. Mais en même temps, le personnage est bien là tout entier. Aucune suffisance, aucune condescendance chez ce géant de l’écriture ! Je me confondis en excuses , ce qui fit naître au coin de sa paupière un pétillement d’humour.

Serge Lehman, qui pratique Michel Jeury depuis longtemps écrit dans la Préface de son anthologie Retour sur l’Horizon, chez Lune d’encre que Michel Jeury est, parmi tous les auteurs de science-fiction français, le seul à pouvoir, auprès de quelques anglo-saxons, revendiquer la qualité d’écrivain, et qualité doit ici se comprendre au sens le plus large.

Diriger une revue de science-fiction, c’est s’exposer chaque jour à cette réalité cruelle de l’indigence des textes. C’est ouvrir chaque matin ou chaque soir ces messages ornés d’un pictogramme annonçant une pièce jointe, avec un petit mot du genre : « je vous prie de trouver ci-joint une nouvelle pour publication dans Galaxies », ce qui ne souffre aucune discussion et ramène le comité de lecture à un guichet automatique sommé d’obtempérer, sinon… Parfois, le correspondant demande combien ça va lui coûter (rien, bien entendu, c’est la revue qui verse des droits !). Quelquefois, grand seigneur, il vous annonce : « Voici quinze textes, vous n’aurez qu’à choisir ! », il s’impatiente : « Vous ne m’avez pas encore répondu ! » et, quand le Rédacteur en chef, en veine de bonté, lui accorde quelques explications, il revient trente jours plus tard, triomphant : « J’ai rectifié mon texte selon vos indications, vous pouvez maintenant le publier ». Et dans tout cela, des productions qui témoignent souvent de l’absence d’une simple précaution élémentaire : lire des œuvres !

Voilà , explique bien Dominique Warfa dans le dossier consacré à Michel Jeury (oui, finalement, à Nyons, nous avons convenu que ce serait Galaxies plutôt que Géante rouge !), ce qui se place à l’origine, et l’entretien avec Richard Comballot, chef d’orchestre de ce dossier, le reprécise encore. Lire, puis digérer et s’affranchir sans pour autant rejeter la légitimité des sources quand cette légitimité porte nom entre autres Philip Kindred Dick…

Richard Comballot, à qui j’ai demandé finalement de construire ce dossier, a réuni autour de lui une phalange de Jeuryens : Jean-Claude Dunyach, Dominique Douay, Christian Vilà et Sylvie Denis, qui ont produit trois textes (le quatrième, celui de Dunyach, est une reprise) pour accompagner ou plutôt introduire le dossier. Les grands thèmes du maître (cela, il risque de ne pas me le pardonner !) viennent ici charpenter ces hommages. Puis Jérôme Lavadou revient sur l’analyse du recueil de nouvelles qu’ont publié l’an dernier les Moutons électriques, pour approfondir encore l’étude, et Dany Jeury vient compléter ce portrait multiple avec émotion, justesse et jeurysme, bien sûr…

Apothéose, une nouvelle inédite de Michel Jeury lui-même, spécialement écrite pour ce numéro du cinquantième anniversaire de son entrée en SF… Belle, très belle nouvelle qui ravira les connaisseurs, donnera aux nouveaux-venus l’envie de connaître, et les rendra tous impatients de découvrir May le Monde…

Un dossier incontournable donc, non pour clôturer, réaliser un digest, mais pour introduire à l’œuvre multiple d’un écrivain qui l’est aussi en littérature dite générale, et vite étiquetée « terroir » par ceux d’entre nous – il en est – qui estiment blasphématoire de se commettre ainsi au dehors de la Chapelle. Et de célébrer ce « Retour » ! Et de déplorer ces années « d’errance ». Je ne partage pas ce point de vue. J’aime un écrivain libre, qui ne s’enferme ni dans un genre, ni dans un style, mais laisse se croiser et s’interféconder ses écritures parallèles, mais jamais incertaines. Jeury est comme la révolution française : c’est un tout. Un tout qui effectivement fonde une écriture nouvelle, des concepts nouveaux, qui ose.

Alors peut-être n’est-il pas anodin que vint aussi dans ce numéro s’ouvrir une porte sur une littérature estonienne complètement inconnue, une SF de terroir, des pages sur Jasper Fforde jouant avec les frontières des genres, dans la plus pure tradition du nonsense, et une rubrique nouvelle que nous accueillons ce mois-ci, signée Laurent Queyssi, et consacrée pour ce début à un texte de Harlan Ellison, celui-là même dont les dangereuses visions ont ouvert, avec Jeury et d’autres, de nouveaux univers à notre lecture et parfois à notre écriture.

Pierre Gévart

20 juin 2010

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