Editorial -

Galaxies N° 43

Galaxies N° 43 43

Si le monde arabe a connu à partir de 2010 ce qu’il a été convenu d’appeler le Printemps arabe, le processus enclenché n’a pas abouti à ce que les tenants des thèses de Francis Fukuyama sur « la fin de l’histoire » espéraient. Et même si les racines n’en sont pas toutes dans ces révolutions qui ne furent ni ne sont pas partout de velours, l’Occident retient aujourd’hui les phénomènes extrêmistes, les attentats, les excès de Daesch, et la réaction de cet homme occidental dont on pourrait finir par croire qu’il n’est pas encore assez rentré dans l’Histoire, est malheureusement parfois une réaction de peur, de défiance, de rejet. Et de rejet global d’une culture riche, d’une culture ouverte et millénaire, et qui fut bien souvent, dans l’Histoire, justement, le truchement de la culture antique, quand nous, en Occident, en étions encore à préparer la sauvagerie des Croisades.

À dire vrai, ce n’est pas pour cela que nous avons décidé, à Galaxies, de placer dans ce numéro 43 un dossier sur la science-fiction arabe. Nos plus fidèles lecteurs (et parfois aussi ceux de Géante rouge d’avant Galaxies nouvelle série) savent que cela fait longtemps que nous y pensions.

Quand nous avons préparé la 36e Convention nationale française de Science-Fiction, en 2009, à Bellaing, nous avions invité l’Universitaire tunisienne Kawthar Ayed – qui venait sous la direction de Roger Bozetto de soutenir sa thèse sur ce sujet – à venir nous en parler. Elle avait même mis à profit sa présence à Bellaing pour nous donner en direct, et oralement, une traduction d’une nouvelle du grand auteur syrien qu’est Taleb Oumran. Nous avions à cette occasion publié dans Galaxies et Géante rouge trois larges extraits de son travail universitaire, ainsi que plusieurs interviews d’écrivains arabes de SF.

Puis l’Histoire (je m’y réfère souvent, aujourd’hui) a soufflé en tempête. L’Association des Écrivains arabes de SF qui avait tenu sa première réunion en 2009 à Damas s’est mise en sommeil forcé, mais nous avons continué à rester en veille. Aussi, quand Hedi Ayed (le père de Kawthar, également universitaire et traducteur de SF) nous a invités à participer en Tunisie à un colloque marquant la renaissance de cette dynamique, nous avons répondu favorablement, et de manière enthousiaste. Pourquoi ?

Eh bien parce que nous pensons que la science-fiction est d’abord un état d’esprit. Un esprit curieux, tourné vers l’avenir à travers ses propres interrogations sur le monde qui l’entoure, et aussi un pont, un dialogue entre les peuples.

Certes, il existe des influences, des synergies, mais ce serait faire insulte à l’esprit et aux cultures du monde que de penser que les littératures de science-fiction n’ont qu’une généalogie, ne sont, pour reprendre une expression entendue dans une réunion « que des copies affadies de la SF anglo-saxonne ». Nous parcourons les SF du monde pour rechercher des ponts, et un pont n’a d’intérêt que si ce qui est sur l’autre rive est différent, nous enrichit. Certes, la SF arabe n’ignore pas les grands de la SF anglo-américaine, ni (et parfois les connaissent-ils davantage) les grands de la SF française, mais leurs écrits se nourrissent aussi aux Mille et Une nuits, se structurent sur la philosophie d’Avicenne, se fécondent des mondes et des sociétés dans lesquels vivent les auteurs. Et en cela, leur lecture est richesse, leur lecture est nouvelle, elle est circulation des idées. Nous espérons y apporter notre pierre.

En préalable à ce dossier, cinq nouvelles, toutes remarquables. A la lisière de la science-fiction, Charlie Stross, dans un paysage (et même dans un pub) écossais, parle de ce fameux marché avec celui que vous savez, à Malin, malin et demi ! Ensuite, ce sont Philippe Curval, puis Hugues Lictevout qui abordent, chacun à sa manière, chacun avec ses propres préoccupations, avec sa douleur, aussi, chacun avec son style et son écriture, le thème du temps. Vient alors, découverte et traduite par Jean-Pierre Laigle – à qui je rends ici hommage pour son incessant travail d’exploration des mondes de la SF – l’auteur brésilien Sid Castro qui, pétri de la culture Tupi (un des peuples premiers du Brésil), en fait jaillir toute peinte et armée une véritable histoire de science-fiction. Enfin, notre excellent Timothée Rey, qui vient juste de revenir de quelques années passées à Mayotte, en compagnie (livresque) des meilleurs auteurs, nous construit, en passant par Hugo un monde très Vancien (et je n’ai pas écrit ancien !).

Musique, ensuite, scalpel du docteur Stolze, croisière sur le Fleuve, chroniques des troupes de choc de Laurianne Gourrier : ce n’est même pas la peine de vous la souhaiter, elle sera bonne, votre lecture !

Pierre Gévart

3 septembre 2016

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