Editorial -

Galaxies N° 37

IMAGINEZ UNE LIBRAIRIE de quartier qui offrirait sept cent mille titres au choix des lecteurs ! En comptant une épaisseur moyenne de deux centimètres par volume, cela donnerait quatorze kilomètres de rayonnages, ce qui, après tout, ne représente il est vrai que les deux tiers de la longueur des galeries du Musée de l’Hermitage, à Saint-Pétersbourg. Eh bien, ce chiffre est celui des références actuellement disponibles en France. Et cela ne représente que dix fois ce qui se publie chaque année : sans doute soixante-dix-neuf mille livres publiés en 2015, dont la moitié en première édition, et pour un tirage moyen de neuf mille exemplaires. Pour asséner encore quelques chiffres, 80% des français interrogés ont lu au moins un livre en 2014, 55% en ont acheté au moins un, 17% avouent avoir déjà tenté un manuscrit, le quart de ces auteurs potentiels pense à la publication, mais moins d’un sur dix a franchi l’étape de l’envoi à un éditeur, lequel éditeur ne publie en moyenne qu’un de ces manuscrits soumis sur cent.

Mon but, bien entendu, n’est pas ici de chercher des excuses aux délais parfois longs mis à la lecture des manuscrits qu’on nous fait parvenir. Encore que les auteurs en herbe nous envoient souvent avec beaucoup de naïveté (et ne l’avons-nous pas partagée autrefois, cette naïveté ?) de longs textes en s’étonnant que nous ne nous jetions pas dessus avec fringale, tant ils semblent persuadés que nous avons résolu les mystères du temps, multipliant à l’envi celui-ci pour nous consacrer tout à eux. Mais bon, après tout, c’est aussi notre choix de débusquer des talents, de révéler de nouvelles plumes, et de participer ainsi à l’enrichissement du paysage éditorial, y compris en sortant parfois de l’épure, comme avec les poèmes graphiques de Mariannic et Jean-Pierre Parra que vous découvrirez dans ces pages.

Mais nous le faisons selon nos règles, qui sont aussi celles de notre concours annuel de nouvelles : le Prix Alain le Bussy. Chaque année, des centaines de textes sont ainsi soumis de manière rigoureusement anonyme au jury, qui y récolte ses pépites. Ainsi, dans ce numéro, découvrirez-vous « Service public », la nouvelle primée en 2015, un texte d’Eric Morlevat, qui pourrait bien ne pas en rester là ! Dans ce même numéro, vous trouverez encore le texte d’Aliette de Bodard nominé au Prix Nebula 2015 : « Le souffle de la guerre », dans lequel notre auteure fidèle construit, comme elle sait si bien le faire, un monde étrange, fortement teinté de culture vietnamienne, où les statues de pierre s’animent, et où passe le souffle de la vie. La vie, c’est aussi un des sujets du « Nombre de Judas », la nouvelle de Jean-Louis Trudel, qui, de simulacres électroniques en lunettes à réalité augmentée brouille les limites de celle-ci et de la technologie. Une vie aussi que Pavel Amnouel, auteur israélien de langue russe entend mettre en équations, dans sa nouvelle « Le store blanc » dans un multivers où ses personnages, universitaires tout-puissants, collent ensemble des pans de la réalité… Et puis bien sûr ; la vie des réseaux, la vie virtuelle à travers la nouvelle « L’homme de Fer, le Marchand de sable et le BettyB » de C.J. Cherryh, une auteure prolifique et de qualité à laquelle Patrice Lajoye consacre le dossier de ce numéro.

Galaxies publie des textes courts, pas des romans. Et pourtant, renouant avec la pratique de la première série de Galaxie, sans ‟s‟, nous vous offrons dans ce numéro la première partie d’un roman de Nathalie Henneberg. Ce texte, Kheroub des étoiles, demandé par Jacques Van Herp pour sa collection du Masque Science-Fiction, ne fut jamais publié. Nous le faisons, avec une prose profuse, poètique, colorée, qui fera découvrir aux uns, redécouvrir aux autres cette auteure brillante de l’âge d’or de la science-fiction française. La seconde partie sera publiée dans le prochain numéro de Galaxies, avec un dossier spécial Henneberg.

J’avais commencé cet éditorial en vous assommant de chiffres : de plus en plus de titres publiés, mais hélas, une pratique de la lecture qui s’étiole. (« Les livres ? Mais c’est dépassé ! » lançait déjà il y a quinze ans une des élèves de collège de Nicole). Et parfois ce qui ne devrait jamais arriver arrive : une revue de qualité, d’exigence, indispensable donc : Fiction, soeur jumelle de Galaxie(s) annonce, avec la publication d’un superbe numéro 20 de la série aux Moutons électriques, qu’elle cesse sa publication. On ne peut que s’en attrister. Nous, à Galaxies, sommes persuadés que notre logique, aux revues de science-fiction, n’est pas celle de la concurrence, mais celle de l’entrainement mutuel. Même si tout le monde ne pense pas de la même façon, une disparition ne libère pas une nouvelle clientèle, elle concourt à affaiblir notre lectorat commun. Alors, lecteurs de Galaxies, prenez le temps de nous lire, mais prenez aussi, pendant qu’il en est encore temps, celui de commander ce numéro ultime de Fiction (www.moutons-electriques.fr), et peut-être que, comme dans la nouvelle de Trudel, la mort ne sera pas définitive !

Pierre Gévart

17 août 2015

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