Editorial -

Galaxies N° 22 noire

Le temps est assez long pour quiconque en profite ;
Qui travaille et qui pense en étend la limite
(Votaire)

S’il est quelque chose d’encore plus difficile à définir que la science-fiction, c’est le temps. Le temps qui passe, le temps qui s’écoule, le temps dans lequel Herbert George Welles a ouvert une brêche par où se sont précipités les meilleurs auteurs du genre (et parfois aussi les moins bons, hélas), le temps différent, le temps élastique, le temps incertain… Et finalement, que les textes évoquent le futur encore à construire, un présent décalé, un passé remanié, ils parlent souvent du temps. Or, le temps, on ne sait pas vraiment ce que c’est. C’est pour cela que je n’ai pas demandé à un scientifique de nous expliquer ce que c’est, mais plutôt pourquoi on ne peut pas l’expliquer.

Pour beaucoup de gens, le temps est une évidence, un facteur transcendant tous les autres, et auquel tout serait soumis de la même manière. Or, cela n’a rien d’une évidence. La permanence de la validité des lois physiques n’est qu’une hypothèse de travail. "Avant qu'Abraham fût, Je suis !" fait dire au Christ l’évangile de Jean. C’est un passage qui a donné du fil à retordre aux traducteurs et aux exégètes, et que nos correcteurs grammaticaux auraient eu vite redressé, au nom de la concordance des temps. Mais c’est une parole essentielle, et dont on retrouve l’écho dans de nombreuses autres sagesses et religions. Essentielle car elle met le temps à une autre place que cette évidence absolue que nous évoquions. Le temps est lui-même objet de création.

Il n’est pas besoin d’adhérer à une foi, à une pensée divine pour entrer dans cette interrogation : le temps peut-il être créé, par le Big Bang ? par exemple. Et dans ce cas, la question « Mais qu’y avait-il avant ? » perd tout son sens, et notre logique elle-même, toute fondée qu’elle soit sur Aristote, vole en éclats. Cette interrogation, souvent, nous semble liée à l’arrivée dans notre pensée d’Einstein, et de la relativité. Et pourtant, Fontenelle, deux cents ans avant lui, s’interroge sur cette nature du temps, à laquelle déjà il ne concède aucune certitude. Dans ce cas, restent la création, l’invention, l’imaginaire.

Quand Gérard Klein m’a proposé de consacrer un article à son ami Jean Gourmelin, et plus particulièrement à son recueil de dessins : Pour Tuer le Temps, j’ai immédiatement accepté, non seulement parce que rendre un hommage à ce grand artiste trop tôt disparu me semblait salutaire, mais aussi parce que cette proposition arrivait à un moment où Galaxies avait cette envie de réaliser un numéro spécial sur le temps. C’est donc autour de cet article et des dessins de Gourmelin – et je remercie tout particulièrement Luce Gourmelin de nous avoir autorisés à les publier – que nous avons construit ce numéro, avec un dossier sur le temps, et cinq nouvelles inédites qui intègrent toutes un discours temporel, à l’un ou l’autre niveau.

Si j’ai glissé dans la première phrase de cet éditorial « le temps incertain », reprenant ainsi le titre du roman de l’inventeur de la chronolyse, ce n’est pas par hasard. Lorsque j’ai écrit à Michel Jeury pour lui annoncer que nous préparions un tel numéro, il a immédiatement accepté d’y participer, et même d’écrire pour les lecteurs de Galaxies une nouvelle inédite. Vous serez ainsi les premiers à découvrir « Colomb dans la nuit », dans laquelle ce maître du temps tricote et détricote comme il sait le faire les fils de la durée. Un bonheur n’arrivant jamais seul, cinquante années après que les frères Strougatski aient eu envoyé à une obscure revue soviétique qui en avait perdu le texte une nouvelle dans laquelle le temps joue aussi son rôle, Patrice et Viktoryia Lajoye viennent vous offrir la première traduction française de ce texte récemment retrouvé !

D’Argentine, Sergio Gaul vel Hartman nous livre une uchronie qui met en scène des personnages célèbres, mais pas tous recommandables. Une belle traduction de plus à l’actif de Jacques Fuentealba ! Pierre Bameul nous en offre quant à lui une histoire décalée des amérindiens. Enfin, dans une courte nouvelle très rock, CC Finlay lève le voile sur un des mystères des missions ratées des patrouilleurs du temps.

Après les nouvelles, le dossier, avec des articles diversifiés : le temps dans le laboratoire, par Hugues Chabot, le temps sous la plume de l’écrivain, par Jean-Loup Héraud, l’uchronie, par François Manson, et une interview de Connie Willis, professionnelle du voyage temporel à vocation universitaire. Et bien entendu, les chroniques : Philippe Ethuin exhume Jean Kéry, Denis Labbé revient sur sir Arthur Conan Doyle, Elian Krawiec visite l’exposition « Art, science et fiction », en Belgique, Laurianne Gourrier, Georges Bormand et Alain Dartevelle ouvrent les livres. Prenez votre temps !

Pierre Gévart

6 février 2013

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