Editorial -

Galaxies N° 21

Natacha Vas-Deyres a organisé en novembre un intéressant colloque rassemblant universitaires et auteurs de science-fiction à l’Université de Bordeaux. Le thème en était : Science fiction française : métaphysique, religion et politique. Vaste sujet, qui donnera lieu dans un an à une suite à Chicoutimi. Galaxies y était, et ses lecteurs pourront retrouver la substantificque moelle de ces échanges dans nos pages, courant 2013, puisque nous en publierons, en parallèle avec les Presses de l’Université, de larges extraits des communications.

La dernière demi-journée était consacrée à la bande dessinée. Bilal, Mézières et Christin, Edgar P. Jacobs, de quoi réjouir les passionnés d’images narratives, et Alain Dartevelle n’est pas le seul à les aimer, ici. Ce fut l’occasion d’un débat où furent évoquées les relations de la science-fiction et de l’art. L’occasion aussi de rappeler que ces relations, complexes, appartiennent au moins à deux domaines : celui des arts de l’illustration, qu’on peut encore appeler création dérivée, et à laquelle était particulièrement consacrée l’exposition de la Villette, il y a deux ans (exposition qu’on pouvait retrouver à Lille, à la Maison-Folie de Wazemmes, jusqu’au 13 janvier 2013), et d’autre part celui de la création autonome. C’est à celui-ci qu’est consacrée l’exposition Art, Science et Fiction,au Grand Hornu, près de Mons, en Belgique, dont vous avez pu trouver l’affiche en quatrième de couverture, et à laquelle nous consacrerons un article dans notre prochain numéro. La maison d’Ailleurs, à Yverdon, n’est d’ailleurs pas en reste dans ce domaine, sur lequel nous reviendrons souvent.

De quelle manière s’expriment les mythes ou les histoires, c’est le sujet que Leonid Kaganov développe avec beaucoup de délicatesse et de style dans « Epopée de Carnassier », superbe nouvelle que Patrice et Viktoriya Lajoye nous ont ramenée de leur perpétuelle exploration des trésors de la SF russe. Une belle leçon d’humanité, aussi, c’est-à-dire de coopération et d’amour réciproque. Les malheureux qui croient encore que la lutte pour la vie est le principe directeur essentiel de l’Univers ne s’y retrouveront peut-être pas, mais tous les autres si, et de plus, c’est une nouvelle qui nous emmène dans les étoiles ! les deux nouvelles suivantes nous emmènent dans un autre domaine, beaucoup plus proche : celui des réalités virtuelles. Si ce qui se passe avec la « Sœur de Poche » de Jean-Noël Lafargue est hélas tout à fait imaginable, on cèdera avec Ken Liu et « Simulacre » à ce danger des images, quand elles cristallisent des instants de vie, comme ces photos jaunies à force d’être regardées et passées de main en main. Les images, une fuite vers un paradis artificiel non toxique, encore que… « Le dernier Trek », de Loïc le Borgne, propose finalement une sortie dans la paix… Mais attention, dans la veine de Kafka, Cristian-Mihail Teodorescu et Jean-Pierre Andrevon, à travers deux textes glaçants et métaphoriques nous infligent la vision d’une société qui espionne et récupère, chassant finalement la moindre parcelle de liberté, et donc d’humanité.

Le chemin est bien préparé pour Daniel Walther, auquel Richard Coballot consacre un long article reprenant une grande partie de ce qui a été écrit sur ou avec cet auteur historique depuis quatre décennies. Une nouvelle qui jette une lumière crue et efficace sur un futur pas très rassurant. L’unanimité ne s’est pas faite facilement dans le comité de rédaction sur un texte qui se réfère beaucoup à Ballard (dont il faut lire l’autobiographie : «La vie et Rien d’autre) et qui, malgré les apparences, n’exprime aucune complaisance pour ceux qui 2012 se termine.

Moebius, Roland Wagner, Jacques Goimard et d’autres nous ont quitté, comme il y a vingt ans Asimov, et Dick il y en a trente. Nous pensons à eux, mais le mystère des écrivains, leur immortalité, c’est celle de leurs textes. Et ce n’est pas avec des éloges funèbres que nous leur rendrons justice, mais en les lisant !

Bonnes lectures, électroniques ou non, et bonne année de SF et autres en 2013 ! Bonheur à tous ! écrivait Aragon…

Pierre Gévart

27 décembre 2012

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