Editorial -

Galaxies N° 16

Diriger une revue qui publie des nouvelles de science-fiction, c’est d’une certaine manière (et même d’une manière certaine) faire œuvre d’anthologiste. C’est sans doute ce qui a conduit Patrice Lajoye, rédacteur en chef de Géante rouge, à proposer à Galaxies un dossier-enquête sur le sujet. Il est vrai aussi que son activité, notamment en ce qui concerne la littérature russe, est celle d’un anthologiste. Mais il y a également, chez l’anthologiste, un soupçon d’esprit de collection, un désir de rassembler, une volonté de faire exister, et coexister, des auteurs. Drôle de position que celle-l? , qui conduit à s’effacer, alors qu’on a joué un rôle souvent déterminant dans l’émergence d’une plume, d’une écriture, d’un récit. En jouant, à la Lacan, sur les assemblages de mots, on pourrait dire aussi qu’il ya dans le mariage des textes et de l’anthologiste la production d’un antho-mots-logiste de la nouvelle. Un Fabre d’un genre nouveau qui prend plaisir à décrire des espèces nouvelles, et à les exposer dans des vitrines en forme de recueils. Comme Fabre, ces anthologistes se décident enfin ici à se révéler, et, répondant aux questions, délivrent au questionneur les secrets de leur passion. Une passion souvent assez dévorante pour mettre sous le boisseau leur propre envie d’écrire. Découvrez donc ces interviews croisées des assembleurs du rêve, des révélateurs de talents, des collectionneurs d’idées et d’auteurs.

Des idées, et de l’envie d’écrire, il n’en manquait pas, Jacques Boireau. Les habitués du fandom se souviendront de sa longue silhouette, de ses yeux, de ses textes. Le monde de la science-fiction est aussi fait, comme celui de toute littérature, de ces écrivains qui n’ont jamais vraiment rencontré leur public. Jacques Boireau, qui a quitté cette scène il y a maintenant une année, a écrit, a été publié, mais n’a pas vraiment trouvé au firmament de l’écriture le succès qui eût dû être le sien. Pourtant, il a rencontré un public, mais peut-être au moment où ce public était moins disponible, peut-être avec un genre qui venait un peu en décalage sur les besoins du moment, peut-être avec trop de faim d’écrire pour un lectorat trop vite rassasié. Il avait conçu une cer-taine amertume qui fait plus que transparaître dans le texte et l’interview recueillis par Richard Comballot dès 1985, et qui complètent ce dossier. La brève nouvelle qui l’accompagne rend heureusement témoignage de l’acuité et de l’efficacité de son écriture.

D’une certaine manière, la nouvelle de Ramiro Sanchiz, traduite par Jacques Fuentealba, nous renvoie à ces œuvres non écrites, ou éga-rées, à ces auteurs disparus. Elle nous renvoie aussi à l’esprit du col-lectionneur-anthologiste avec cette librairie perdue à la croisée des mondes où nous entraîne un texte prenant, un véritable hommage à Borges, un rêve de bibliophile. On se retrouve ici avec une science-fiction mâtinée de fantastique, bien propre au monde hispanique, ce monde d’entre deux mondes qui ne peut se penser en dehors de la science-fiction.

Peut-être faudrait-il se rendre dans la librairie de Sanchiz pour déni-cher la nouvelle perdue de Mary Shelley qu’exhume ici Mike Resnick. Le dilemme du monstre de Frankenstein était la solitude, et l’impossibilité de nouer des relations humaines fondées sur autre chose que le dégoût ou la terreur. Sauf avec la solution choisie ici, et soutenue par l’épouse du Docteur.

C’est finalement une version moderne et sans doute plus effrayante encore de ces êtres artificiels que vient ensuite nous donner Patrice Lussian, dont on se souvient du « Septième jour », dans un récent Galaxies. Futur déshumanisé, futur sans espoir aussi que celui que dépeint Moussa Ould Ebnou, écrivain et philosophe africain que nous accueillons ici pour la première fois.

Bonne lecture !

Pierre Gévart

27 février 2012

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