Editorial -

Galaxies N° 12

L’IMAGE de Dumarest affrontant les souffles terrifiants des Vents de Gath, a marqué toute une génération de lecteurs français de science-fiction. Il s’agissait d’une superbe illustration d’un dessinateur qui commençait à se faire connaître, arrivé tout droit de sa Yougoslavie qui n’avait pas encore sombré dans la guerre : Enki Bilal. D’une certaine manière, cette image d’un visage ravagé, que l’on devine buriné par les épreuves et l’aventure, et toujours volontaire cependant, a fixé pour plus de trente volumes le visage de l’aventurier dans toute sa splendeur, et cela quelles qu’aient pu être par la suite les illustrations – parfois fort laides – des couvertures des éditions suivantes.

Dumarest n’est pas le premier, ni le dernier, d’ailleurs, des héros galactiques, de ces vieux cow-boys en combinaison spatiale qui se trouvent condamnés, viscéralement incapables qu’ils sont de saisir les chances qui se présentent, à errer toujours sans trouver le terme, le Graal. Au-delà de la récurrence du héros, ce qui a fait la réputation d’Earl Dumarest, ce qui caractérise la série, et la rapproche ainsi des cycles arturiens, c’est en effet l’existence d’un but, d’un objectif, d’une quête.

Dumarest, c’est aussi ce à quoi se résume pratiquement pour les lecteurs français l’œuvre de E.C. Tubb, qui fait l’objet du dossier très complet et très documenté que lui a consacré Richard D. Nolane.

Un clin d’œil pour ceux de nos lecteurs qui attendaient le retour du space-opera ! Hélas, entre le moment où nous avons programmé ce dossier et celui où nous le publions, E.C. Tubb a rejoint Dumarest dans l’éternelle quête des origines. Tubb avait 90 ans, et écrit dans sa vie plus de 125 romans et au moins deux fois plus de nouvelles. Avant de mourir, il avait eu le temps de mener à son terme le trente-troisième et dernier volume de Dumarest, apportant ainsi les réponses aux questions restées en suspens depuis 1992 et la fin provisoire du cycle. Ce 33ème volume, qui regoupe notamment plusieurs fragments publiés sous forme de nouvelles dans des revues britanniques, n’est pas encore disponible en français. Espérons qu’un éditeur s’y intéresse, peut-être à la faveur d’une republication de l’ensemble du cycle, comme cela se produit en Italie.

Autour de ce dossier, ou plutôt pour le précéder, trois textes éclectiques, mais tous de grande qualité. Nous commençons par une nouvelle de Daniel Walther, qui se situe au point triple de rencontre du space opera, de la SF médicale et de la SF musicale. Un bijou à déguster avec un CD sur la platine… Second texte, une nouvelle de Mike Resnick, sur le thème des Robots. Resnick, dans une courte note d’introduction, met les choses au point : il n’est pas un des adeptes de l’église asimovienne. Et vous comprendrez à la lecture pourquoi je choisis à dessein cette métaphore. Ce texte avait été nominé pour le prix Hugo de la nouvelle courte, et là aussi, on comprend pourquoi. Enfin, un texte grave et brillant de Ketty Steward, qui depuis longtemps donne des chroniques de qualité notamment dans la noosphere, et quelques nouvelles ciselées ici ou là . Cette fois, elle appelle Musset à l’appui, et le résultat vaut vraiment le détour !

Et puis nos rubriques, avec un article de Jean-Pierre Laigle qui vient nous parler de la mystérieuse Vulcain, hypothétique et mystérieuse jumelle de la Terre, à jamais dissimulée par le Soleil. Le bouquineur vient nous parler d’un romancier populaire aujourd’hui bien oublié : Albert Bonneau, et Denis Labbé d’un grand romancier : Jack London, que l’on n’attendait pas forcément du côté de la science-fiction. Et bien entendu, Laurianne Gourrier et alain Dartevelle vous aident à choisir vos futures lectures.

La science-fiction, sinon, se porte bien, merci, même si elle fleurit de plus en plus en dehors du support traditionnel. La revue Philosophie Magazine vient ainsi de consacrer un numéro Hors-série au Cosmos des philosophes. On y trouve, sous le patronage de Michel Serres, une série d’articles passionnants, entrelardés de quatre « éclairages » donnés par une courte analyse de quatre films majeurs montrant chacun à travers une vision du futur comment ils traduisent leur époque. Dans le même temps, au salon mondial de l’immobilier d’entreprise, à Cannes, en mars 2011, un concours était organisé autour de l’architecture du futur (Future Project Award 2011), avec dix-huit projets sélectionnés et illustrés dans un catalogue rare. A la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette, une magnifique exposition est consacrée au genre dans toutes ses dimensions, jusqu’en juillet prochain, et à Oslo, le Nasjonalmuseet for Kunst, Arkitektur og Design (Musée national des arts, de l’architecture et du design) a organisé jusqu’en janvier dernier une exposition Take me to your leader consacrée à l’influence de notre genre préféré sur les arts en général. L’exposition, qu’a pu visiter un de nos collaborateurs, s’accompagne d’un catalogue très documenté, dont vous entendrez reparler dans le numéro 15, consacré quant à lui à la SF scandinave… Et ce ne sont que quelques exemples qui nous montrent que la science-fiction n’est pas en déclin, mais que le monde est devenu un monde de science-fiction…

Et pour sa part, Galaxies continuera à ouvrir toujours plus de fenêtres sur ce monde-là …

Pierre Gévart

12 mars 2011

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