Editorial -

Galaxies N° 11

Galaxies N° 11 11

Il faut prendre garde, avec la Russie, à ne pas tomber dans le cliché. Pour commencer : la couverture : les bulbes d’une église orthodoxe, une isba, un cosmonaute en Soyouz… Il n’y a que l’embarras du choix ! Mais justement, nous avons choisi d’aller chercher ailleurs. La science-fiction russe () est d’abord une littérature vivante, étonnamment vivante ! Il suffit de pousser la porte d’une librairie de Moscou ou de Saint-Pétersbourg pour s’en convaincre en découvrant, stupéfait, la profusion de titres sur les rayons de littérature de science-fiction. Et il ne s’agit pas de traductions, ni des sempiternelles rééditions des vieux maîtres : Efremov, les Strougatski, Tsiolkowski etc. Non, il y a là -bas une véritable effervescence créatrice, même si celle-ci nous reste la plupart du temps inconnue à cause des barrières de la langue et de l’écriture. Certes, chez les auteurs russes, le distinguo n’existe guère entre science-fiction, fantastique et fantasy. Au contraire, il leur arrive de mêler dans des récits la hard-science post- soviétique avec le vieil imaginaire russe, où le diable n’est jamais très réticent à se mêler aux choses humaines. Mais il n’en reste pas moins vrai que nous avons là une authentique science-fiction.

Aujourd’hui, des auteurs créent, inventent, produisent et, comme toute la société russe, cherchent leur chemin, et leur futur, ainsi que le montrent bien Patrice et Viktoriya Lajoye à travers le dossier qu’ils ont préparé pour Galaxies. De quoi y voir plus clair, et de quoi également découvrir des textes, et des auteurs. Le dessinateur de la couverture en est un premier exemple. Allez voir sur son site la diversité de son univers, entre polar noir et fantasy en passant par le space opera… Qu’on veuille ou non s’en défendre, et même si elle va bien au-delà , il y a dans la science-fiction une dimension d’anticipation, de projection. Notre projet littéraire, celui que nous aident à mener nos lecteurs (merci à eux : malgré la crise, Galaxies continue à voir croître le nombre de ses abonnés) mais aussi le CNL (Centre national du livre), qui vient de nous renouveler, en l’augmentant, sa subvention, reconnaissant ainsi la qualité du travail fourni, c’est justement, dans un monde globalisé, de ne pas se limiter aux domaines francophone et anglo-saxon. Le monde qui se construit porte aussi d’autres inquiétudes, d’autres visions, d’autres urgences. Et c’est de l’addition de toutes ces visions que sortiront nos lendemains.

C’est pour cela que nous allons chercher dans les domaines latins, arabes, russes, et demain chinois, indien, africain. C’est pour cela aussi que nous recevons ici l’auteur cubain Yoss – qui vient de recevoir à Barcelone le prix UPC pour un de ses derniers romans, et dont plusieurs textes traduits paraissent en France – pour qu’il nous parle de la Science-fiction à Cuba.

C’est pour cela que nous donnons à lire, toujours dans cette quête des SF étrangères, Voyageur, de Jyrki Vainonen qui vient ainsi compléter l’article consacré dans un récent numéro à la Finlande. Une nouvelle plus étrange que SF, dirons certains, mais un beau texte, avant tout.

Mais il ne s’agit pas pour autant d’ignorer nos domaines traditionnels. Galaxies, pour ce onzième numéro de la nouvelle série, donne aussi à lire quatre autres beaux textes. Commençons par Lunes de gel, de Will McIntosh, qui a obtenu à Melbourne le Prix Hugo 2010 de la nouvelle. Il suffit de le lire pour se convaincre que ce titre n’est pas usurpé. Sissi Pantelis, écrivaine grecque qui fait partie de l’équipe rédactionnelle a bien eu raison de nous ramener des textes de Will McIntosh, l’homme qui écrit dans sa voiture, sur le parking de l’université, pendant que des peaux de banane achèvent de se dessécher sur la banquette arrière… Lunes de gel est le troisième texte de cet auteur à sortir dans nos pages , et c’est toujours le même souffle, léger, mais un peu inquiétant aussi. Une nouvelle, en tous cas, qui se rattache un peu à la SF médicale, ce qui, malgré les apparences, n’est pas le cas d’EEG, d’Alain le Bussy. Bien sûr, cette nouvelle épistolaire est un hommage rendu à notre ami Alain, trop tôt disparu en octobre dernier. Mais elle est ici à sa place, puisque nous avions convenu depuis longtemps qu’elle figurerait dans ce numéro. Pour sa part, Timothée Rey n’est pas non plus un inconnu. Boulonnaille (Galaxies No5) nous avait déjà introduit à cet auteur prolifique, talentueux, déjanté, et sympathique. Bref, on l’aime bien, et en plus il nous donne de beaux textes, ici dans le genre Aztèque, mais apprêtez-vous à une surprise ! Enfin, le septième jour, de Patrice Lussian. Une nouvelle arrivée par le web, et qui a touché juste, et fort. La preuve que cela ne marche pas qu’au copinage !

Côté rubriques, une excellente étude de Laurent Queyssi sur Le Continuum Gernsback, nouvelle fondatrice de William Gibson ; une incursion dans le domaine japonais, avec une chronique de Denis Labbé cette fois consacrée à Murakami Haruki, sans oublier le coin du bouquineur, où Philippe Ethuin vient, ce trimestre, s’intéresser à un roman (un peu) oublié de Rosny-ainé : Les voyageurs de l’Infini…

Accordez aussi vos pensées, en regardant la page 2 de la couverture, à Jean-Félix Lyon, qui fut l’illustrateur de Galaxies No2, et à qui nous n’avons pas assez dit qu’il avait du talent. Jean-Félix a choisi de nous quitter le 6 octobre dernier. C’est lui qui illustrera l’affiche de la convention de SF française, en 2011. Et dans les prochains numéros, encore du nouveau et des surprises… Bonne découverte !

Pierre Gévart

31 décembre 2010

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